L'Interview Timbrée - 24 - Éloïsa Pérez

 

On revient à nos amours de la lettre cette semaine. Et quoi de mieux que d'accueillir chez les timbrés, une chercheuse de l'atelier national de recherche typographique ? Car Éloïsa Pérez est à la fois chercheuse, graphiste et typographe. Rien que ça. Et elle nous parle aujourd'hui de son amour pour l'écriture et son apprentissage.

 

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La série ABC d'Éloïsa pour Maison Tangible

 

Ton “adresse” (fictive ou réelle) telle que tu aimerais la lire au dos d’une carte postale ?

Qu’elle soit fictive ou pas, je me satisfais d’une adresse correctement orthographiée : sans franciser mon prénom en rajoutant un « H » au début et/ou un « e » à la fin, et sans oublier les trois accents.

 

En vacances, pour donner des nouvelles à tes proches, t’es plutôt du genre à envoyer une carte postale ou un MMS ?

Mes proches savent combien j’affectionne recevoir des cartes postales, j’en harcèle littéralement certains pour qu’ils m’en expédient (ils sauront se reconnaître). Il me semble que l’objet carte postale permet de s’arrêter un peu dans le temps et le flux continu des échanges*. Il y a l’idée de choix et je m’amuse à essayer de deviner ce qui a poussé l’expéditeur à m’envoyer l’image qui parvient jusque dans ma boîte aux lettres. Le paradoxe est que j’en envoie rarement parce que je suis un peu fainéante en vacances et quand je pense à 1) les choisir, 2) les acheter, 3) les rédiger, 4) les affranchir, j’oublie souvent de 5) les poster...

* C'est bon, tu es engagé chez Maison Tangible ! :)

 

 

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ABC 01 / 03

 

Te souviens-tu d'un courrier ou d'une carte postale qui a marqué ta vie ?

De façon pragmatique, je dirais qu’à l’heure actuelle les courriers qui ont réellement « marqué ma vie » sont ceux provenant d’écoles que j’ai voulu intégrer pendant mes études. J’ai toutefois le souvenir de celui d’un ami parti un an à Singapour, reçu il y a environ six ans. À l’intérieur d’une enveloppe un peu kitch en papier irisé couleur ivoire, recouverte de timbres et de tout ce qui indiquait sa provenance lointaine, se trouvait une carte postale d’apparence banale. Outre la joie de recevoir ce courrier rempli de sable qui avait traversé l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe pour atterrir dans la campagne creusoise, j’avais ri en lisant le message parce qu’il semblait beaucoup trop grand pour tenir dans la petite surface rectangulaire de cette carte. Des rajouts de papiers venaient la compléter, sur lesquels était entre autres décrite la tentative de joindre à l’envoi un morceau de souffre issu d’un volcan indonésien, que j’avais déjà en ma possession car remis en mains propres avant l’arrivée de la carte.

 

Parle-nous de tes ateliers pédagogiques autour de l’apprentissage de la lettre, à base de normographes et de modules de couleurs ? 

Les ateliers pédagogiques que je conduis en écoles maternelles et élémentaires font partie intégrante du projet de recherche que je développe à l’Atelier national de recherche typographique (l'ANRT dirigé par notre ami Thomas Huot-Marchand) et à l’École des hautes études en sciences de l’information et de la communication (Celsa, Université Paris-Sorbonne) depuis ma sortie de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris en juin 2013. Ma recherche interroge l’impact du design graphique dans la transmission des savoirs et plus précisément dans la pédagogie de l’écriture chez les jeunes enfants ; elle s’inscrit depuis octobre 2016 dans le cadre d’un doctorat où il est question d’étudier la salle de classe comme véhicule de cet apprentissage. Les ateliers que je propose mobilisent à la fois l’outil typographique, la couleur et les volumes, de façon à mesurer leur effet sur l’acquisition et la production de messages écrits. J’ai conçu un dispositif typographique, les « Prélettres », qui comporte différents supports dont une série de normographes d’échelles variables. Cet outil m’intéresse car il encadre le tracé sans pour autant le contraindre, et permet aux plus jeunes d’appréhender l’activité d’écriture de façon plus autonome et décomplexée.

 

 

Prélettres, installation, Pau, Le Bel Ordinaire, juillet 2017 © Éloïsa Pérez / Le Bel Ordinaire

 

Si tu pouvais voir l’univers d’un artiste en une collection de cartes postales ou de timbres, qui choisirais-tu ?

Bruno Munari, pour ses recherches sur la matérialité du livre et sa générosité formelle dans ses productions éditoriales destinées aux enfants.*

* Impossible de te contredire, il fait partie de notre panthéon graphique.
Filez voir ses livres édités ches les Trois Ourses, c'est un régal.

 

 

Si tu devais entretenir une relation épistolaire avec une idole, ce serait qui ?

Je n’ai pas vraiment d’idole, mais si je devais choisir des auteurs avec qui j’aimerais échanger, je dirais Italo Calvino, ou Georges Perec, ou les deux en même temps. Je fantasme une correspondance remplie de contraintes linguistiques pouvant aboutir à des jeux de pistes que je mettrais ensuite en forme dans un objet éditorial*, d’après les conseils de Bruno Munari !

* Wow ! On signe de suite.. 


 

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ABC 02 / 03

 

Ton plus beau souvenir de voyage ?

Je ne saurai pas répondre à cette question, le « plus beau » souvenir pouvant être moins beau qu’un futur « plus beau » souvenir ; et le « plus beau » souvenir d’une époque n’étant pas forcément le « plus beau » d’une autre. Sinon, une excellente adresse de burgers découverte à Londres il y a deux ans, l’été, lors d’un week-end d’escapade avec une de mes meilleures amies.

 

La destination, réelle ou fictive, pour ton prochain voyage ?

N’importe où pourvu que ce soit dépaysant ! Dans un fjord norvégien* par exemple...

* Du moment que tu nous envoies une carte de là-bas :)

 

 

Par des enfants, cahier 3, 19,5 × 27,5 cm, 36 pages, 2017 © Éloïsa Pérez / Learning forms

 

On te sait chercheuse en plus d’être graphiste et typographe. Tu publies de nombreux essais, notamment dans Graphisme en France. Comment tes recherches et tes créations se nourrissent-elles l’une et l’autre ?

J’ai commencé mon activité de graphiste et typographe indépendante à peu près au même moment que mon activité de recherche à l'ANRT, en octobre 2013. J’estime être encore au début de ma formation de « chercheuse » puisqu’actuellement doctorante, mais l’expérience que je fais de ces deux pratiques me semble bénéfique de part et d’autre car les deux se nourrissent et n’impliquent pas les mêmes temporalités : la recherche me permet d’aborder différemment la commande notamment dans l’argumentation de partis pris graphiques et conceptuels, et la commande m’apporte un cadre plus concret, avec des projets moins étalés dans le temps et des contraintes qui aboutissent à des dialogues plus ou moins intéressants avec mes collaborateurs.

 

Quelle est la chose la plus timbrée que tu aies faite?

Sans doute me prendre pour une chanteuse pop-rock le temps d’une soirée devant six cents personnes quand j’étais au lycée : j’avais accepté de chanter en duo avec une amie lors d’une fête de fin d’année, et alors que nous étions installées sur scène devant un parterre de visages familiers et moins familiers, mon micro ne marchait pas et je me suis retrouvée à pousser la voix avec une justesse toute relative le temps de quatre interminables morceaux*...

* J'espère qu'on aura la chance de voir les vidéos !

 

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ABC 03 / 03

 


Parle nous de la série de timbres que tu as imaginée ?

J’ai imaginé la série de timbres ABC pour Maison Tangible à partir d’éléments typographiques extraits de l’alphabet « Prélettres » que j’ai dessiné pour accompagner les supports graphiques développés dans le cadre de mes recherches. Sous forme de puzzle, ces trois timbres proposent un ensemble de modules à associer pour créer de nouvelles formes*, à l’image des fragments visuels qui figurent sur les cartes postales et évoquent chez chaque lecteur un souvenir personnel. 

* Ludique, coloré, tout ce qu'on aime.

 

 

Des nouveautés pour bientôt, une actualité dont tu voudrais parler ?

Dans l’immédiat je pense surtout à un article qui traite de la spatialisation du savoir dans les salles de classe et les manuels scolaires, dont la mise en ligne sur <o>future<o> ne devrait pas tarder ; ainsi qu’à une collaboration en cours avec un éditeur scolaire pour un coffret d’écriture. Par ailleurs, je rentre d’une résidence de recherche et création effectuée à l’espace d’art contemporain le Bel Ordinaire à Pau, suite à laquelle j’ai publié le troisième numéro de la série de cahiers « Par des enfants » dédié à l’alphabet latin (le quatrième numéro est prévu pour février 2018, en co-édition avec le Campus fonderie de l’image*). Ces cahiers sont des auto-éditions réalisées à partir de productions d’enfants collectées pendant les ateliers que j’anime et visent à valoriser leur travail sous forme de publications collectives.

* Campus dont on vous reparlera très vite !
Il serait pourrait bien qu'on organise de belles choses avec eux.

 

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La série ABC au grand complet

 

Retrouvez toutes les infos sur Éloïsa sur son site internet, son compte instagram, sa page facebook,  ou sur twitter.

 

 


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